Sortir de la tristesse
Le soir du 17 octobre, depuis la fenêtre de mon bureau qui laissait passer une odeur de gaz lacrymogène, sursautant au son des grenades assourdissantes tirées à quelques mètres, je me sentais dans la tristesse et l’impuissance, comme beaucoup d’autres parisiens. Et puis j’ai pensé : devant cette crise, nous ne sommes pas démunis. D’abord, méditant les mots de l’Évangile, nous avons des repères clairs. À l’image du bon berger de la parabole de Jésus (Luc 15, 3-7), nous ne pouvons qu’avoir la passion de chercher comment chaque être humain peut être sauvé, y compris de la violence de ses mains.
Ensuite, nous ne sommes pas seuls. Nous sommes en lien avec d’autres Églises qui sont confrontées à des enjeux de société similaires. Elles aussi cherchent comment vivre les exigences de l’Évangile au cœur du monde contemporain et comment résister aux discours purement sécuritaires qui se drapent dans la défense d’une Europe chrétienne sans tenir compte des paroles du Christ. C’est ainsi que la CEPE (Communion d’Églises protestantes en Europe) me demandait dès le 18 octobre d’écrire et d’envoyer une prière, non seulement pour que les Églises membres puissent être en communion avec nous, mais aussi parce que tous ont bien conscience que les enjeux de la crise et les fractures sociales dont elle témoigne dépassent l’Hexagone.
Les rencontres et séminaires qui ont lieu régulièrement entre théologiennes et théologiens de toute l’Europe se révèlent dans les temps troublés d’autant plus précieuses. C’est ainsi, par les échanges intellectuels et l’amitié, que les protestants français se sont trouvés très préparés à la résistance dès le début des années 1930. L’étude de la presse protestante régionale française de cette époque en témoigne : les pasteurs écrivent éclairés par les analyses de leurs collègues allemands.
Nous disposons aussi d’un réseau d’informations au plus près du terrain : loin du sensationnel, les différents aumôniers témoignaient encore le mois dernier, lors d’une pastorale régionale, de la réalité de la vie dans les prisons surpeuplées, des violences et des suicides, aussi bien que du désespoir de nombre de gendarmes qui mettent fin à leurs jours… Inacceptable gâchis de vies humaines, qui continue sans que des solutions énergiques ne soient cherchées et dans l’indifférence du plus grand nombre. Calculs à courte vue d’une société qui ne prend pas en compte les coûts à long terme de l’absence, par exemple, d’un travail sérieux de réinsertion de prisonniers qui sortiront de toute façon un jour ou l’autre.
Conscients de tout cela, que pouvons-nous faire ?
Par exemple, répondre à l’un des appels d’une aumônerie protestante parisienne ce mois-ci. Elle cherche en effet des aumôniers bénévoles et des musiciens pour animer le culte en prison une à deux fois par an. Elle propose aussi aux jeunes d’envoyer une carte de Noël aux prisonniers qu’elle accompagne… Tout cela peut sembler dérisoire, mais l’espérance dans une vie naît parfois d’une présence, d’un regard, d’une parole qui dit : « Ta vie est précieuse, quoi que tu aies fait ». Nous pouvons aussi, inlassablement, continuer de veiller et prier au coeur de la ville lors du culte, réfléchir, lire, débattre, rencontrer des personnes qui vivent et pensent différemment, nouer amitié, chercher ensemble de nouvelles idées, exercer notre citoyenneté… Tant de possibilités de sortir de la tristesse et d’aller vers les autres !
Sandrine Maurot
(Pour en savoir plus sur notre Bulletin « L’Amitié »
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